Bernardière
Un article de Patrimoine-Saint-Herblain.
Enquête sur l’identité d’un village et quelques uns de ses habitants; de Gérard Corbière en 1986. Le village de La Bernardière:
En l’an mil quatre cent quatre vintz traize ..(1) Saint-Herblain n’est encore qu’un modeste bourg de campagne autour duquel s’étendent de modestes exploitations regroupées en fermes et bourderies (la commune ne comptera que 500 feux en 1790 (2) et en 1824, sa population ne sera recensée que pour 2199 habitants (3).
Mais déjà, parcourant les terres du seigneur de la Muce (Musse) et longeant le chemin qui mène de Nantes à Saint-Herblain, l’on traverse un clos (4) situé au village de la Bernardière, "celluy clos situé entre le chemin qui conduist de l’estang du boys de la bernardière d’un cousté daultre cousté un aultre chemin qui conduist du village de la bernardière à la tharaudière".
A défaut d’éléments précis, sans doute serait-il audacieux de vouloir dater avec précision l’origine du village. Cependant, on peut raisonnablement penser que sa construction remonterait au moins au XVème siècle.
En 1548, un petit courtil(5) nommé le courtil Bernard était déja "muraillé de vieilles maisons estantes au village de la Bernardière"(6)
(1)Date du plus ancien document mis en évidence qui fait état du village de la bernardière en Saint-Herblain, Archives Dép de Loire Atlantique, aveu du 28/12/1493 103 J 131
(2)Source A D L A cahier de doléances Saint-Herblain 1789
(3)Source Avertissement pour l’acquit des contributiopns directes année 1824
(4)Terain cultivé et fermé de haies, de clotures, de murailles
(5)Petit jardin souvent clos de haies, attenant à une maison de paysans
(6)Source A D L A aveu du 5 août 1548 103 J 131
Le manoir de La Bernardière
Les Bernard, marchands de draps s’étaient établis depuis fort longtemps à la Bernardière, occupant un logis du XVème siècle à l’entrée du village (1). Nouel Bernard, marchand de draps y vivait vers 1600. Son fils, "noble homme Jan Bernard, sieur de la Bernardière, ancien conseiller eschevin et juge consul de cette ville (de Nantes) et l’un des capitaines establis par le Roy nostre sire", aussi marchand de draps et de soie, épousa Isabelle Merceron, fille de Hiérosme Merceron, sieur de Bellaton. Les Merceron, établis à Nantes depuis 1650, constituaient une autre famille de marchands drapiers. Les quatre fils de Hiérosme Merceron suivirent aussi leur père dans le métier. Deux des fils Bernard-Merceron furent marchands à leur tour, mais une des filles, par son mariage avec un avocat, constitua une exception dans la famille. Françoise, autre fille de Jean Bernard , épousa le premier février 1680, Gabriel Lory, sieur de Grandbois, puis de la Bernardière, marchand qui deviendra également Trésorier et Garde des Chartres de Bretagne en 1696. Jan Bernard donna respectivement à ses deux filles 12000 et 10000 livres de dot (argent et contrats)(2), signe de son aisance financière dont témoigne également, par ailleurs, le mobilier de l’habitation de la Bernardière. Ainsi, la demeure était constituée de différentes pièces meublées de lits à baldaquin, recouverts de serge verte ou rouge, d’une courtepointe d’indienne, de tables rondes en bois de sapin ou de noyer, d’armoires, de bahuts, de chaises en paille, d’une banquette ornée de serge. Dans toutes les pièces, des cheminées, de petits miroirs, et des représentations pieuses.(3) C’est au XVIIème siècle qu’a débuté la construction du château. La très belle lucarne armoriée témoignait de cette époque, alors que Pierre Lory, sieur du Poirier, était eschevin et consul de Nantes. Au XVII ème siècle, les Lory étaient eux aussi marchands de soie et de draps. Cette famille très nombreuse donna au XVI et XVIIème siècles trois sous maires, cinq eschevins, neuf consuls, juges consulaires ou juges de tribunal de commerce. A la même époque, les compagnies de ville et les milices bourgeoises furent commandées par les Lory. La mère de la Générale Moreau était une Lory, de même que la mère de Giraud du Plessix, député de Nantes aux Etats Généraux de 1789 et deux fois maire de Nantes, en particulier au moment de la réaction thermidorienne et délégué au Conseil des Anciens.(4) Le petit-fils de Pierre, François Lory, épouse en 1737 Thérèse Daubenton, puis devient sous maire de Nantes de 1738 à 1740, également député du commerce à Bilbao en Espagne (5). Veuf, il se remarie en 1743 avec une Cottineau de la Cassemichère, de la Chapelle-Heulin. Il fut important négociant aux Antilles où, comme beaucoup d’autres négociants nantais, il possédait une « habitation » en Saint Domingue, avec "nègres" pour l’exploiter. C’est leur fils Bonable Lory de la Bernardière qui dirigea, mal du reste, la maison de Saint Domingue produisant du café, du sucre et de l’indigo (deux registres de copies de lettres de 1760 à 1780, comptant en tout 500 pages manuscrites rédigées au château de la Bernardière, témoignent de la gestion de cette sucrerie. François Lory et sa dame Marthe Cottineau possédaient à Nantes, l’Hôtel du Puits Lory. Est-ce en souvenir du puits Lory ou du pilori que rappelle, à Nantes, la place qui porte ce dernier nom? Les deux thèses peuvent se soutenir. Là fut érigé, pendant la première moitié du XVIème siècle, un pilori venu de la place Saint-Pierre, avant de trouver son dernier emplacement en 1552, devant le Bouffay. Il se dressait près du puits salé ou grand puits, établi en 1515. De forme triangulaire et orné de cinq sculptures représentant des têtes d’animaux, ce puits dut être rétréci pour dégager la place. Aux jours de fête les badauds risquaient d’y tomber sous la pression de la foule, comme il arriva à un enfant en 1746, lors des funérailles de Mgr de Sanzay. L’enfant sortit vivant, mais on eut la tardive sagesse de combler le puits en 1861(6). En 1768, Mary, fille de François Lory, épouse Ambroise d’Aubenton, capitaine des Frégates du Roy et Gouverneur d’Artillerie du port de Rochefort. La dot de l’épouse est de 100 000 livres(rappelons que c’était le prix de vente du château de la Gournerie, 20 ans plus tôt). L’officier de marine, par ses voyages et ses séjours à Saint Domingue, renforce la position familiale aux Isles. D’Aubenton devenu Haut Commissaire de la Marine à Paris, était en relation avec son collègue Le Brun et avec les Bouchaud de la Pignonerie, trésoriers de la marine et châtelains voisins(7). En 1750, soucieux de sa tranquillité, François Lory demande à son seigneur l’autorisation de clore la propriété. Celui-ci donne alors son accord en ces termes : "Nous Messire Jean Batiste Blanchard, Chevallier, Seigneur Marquis du Bois de la Musse, Conseiller au Parlement de Bretagne, demeurant à Rennes et à présent à notre château du Bois de la Musse, paroisse de Chantenay, sur ce qui nous a été ci-présenté par monsieur Lory(8), propriétaire de la Maison et dépendances de la Bernardière en Saint-Herblain, qui désirerait rendre privatif et prohibitif les chemins, entrées et avenues de sa maison, métairie et bourderie de la Bernardière, et établi pour cet effet trois barrières fermant à clef. L’une (-) la vigne de Chantenay dépendant de la Bernardière, l’autre (près) et joignant le chemin de Saint-Herblain à Chantenay et la troisième près la Maison de Carcouet sortant du village de la Bernardière pour aller à la Taraudière parce que néanmoins nous aurons libre entrée et passage pour les dits chemins, entrée et avenue et qu’on nous remettra un passe partout pour ouvrir les dites barrières et y faire passer nos voitures et charrettes.. ". C’est au temps du ménage Daubenton-Lory que des plans furent établis par l’architecte nantais Ceineray pour modifier la Bernardière, en vue d’en faire une miniature du Grand Blottereau. Mais l’entrée, les deux pavillons dont une chapelle furent seuls réalisés en cette fin troublée du XVIème siècle. Le manoir de plaisance, entouré de parcs et de 150 hectares de vignes, se dressait alors au milieu de cette terre noble, avec chapelle, fuie et étang, le porche du logis arborant deux superbes lions trônant à l’entrée. La révolte de Saint Domingue allait handicaper la situation financière des propriétaires de la Bernardière. Cependant, le domaine ne fut ni vendu, ni endommagé durant la révolution. Ce n’est qu’en 1824 que la propriété sera cédée à Eugène Lebœuf, léguant lui-même ce bien lors de son décès en 1879 à sa fille Zélie Hermance Lebœuf, veuve de Léon Prudent Bouchaud.
La Bernardière passait ainsi aux mains de la famille Bouchaud qui, par donations et successions, en restera propriétaire jusqu’à son départ en 1968, la SELA, Société d’économie mixte chargée de l’aménagement de la ZUP de Bellevue ayant alors racheté la demeure. En 1976, le manoir, situé sur le tracé de la futur rocade, est menacé de destruction. Il ne sera finalement rasé qu’en 1982, pour laisser la place au nouveau village de la Bernardière, où doivent être relogés les habitants de l’ancien camp Blanchard. Aujourd’hui subsistent seulement les anciennes écuries du château; et les deux piliers marquant l’entrée du parc sont toujours en place, au bout de l’allée de platanes menant au village.
(1)Maison appartenant actuellement à la famille Hervouet et cadastrée section CW 67.
(2)Source A D L A série E, Verger 1670 1673 1680
(3)Source A D L A série B, Prévôté 1690 et Odile Henriet, la Bourgeoisie nantaise, 1650-1700, diplôme d’etudes supérieures d’histoire, Nantes, Faculté de lettres, 1961.
(4)Louis Bouchaud, secrétaire général, Société Archéologique de Nantes, séance du 10 février 1951.
(5)Source Archives Nationales, V2, 40, année 1738.
(6)Henri de Béranger, évocation du Vieux Nantes, édition de Minuit, paris 1966, page 141.
(7)Julie Bouchaud des Hérettes qui vivait à la Pignonerie n’était autre que celle à qui le poète Lamartine dédia des stances où il l’appela Elvire afin de ne pas éveiller les soupçons de son époux.
(8)On notera plus loin : "François Lory, Secrétaire du Roy au Grand Collège, demeurant à notre maison de la Fosse, paroisse Saint Nicolas".
