Bruc de La Grée, Jean de
Un article de Patrimoine-Saint-Herblain.
Le château de La Gournerie, l’une des demeures seigneuriales assises à l’orée de Nantes, ne conserve que de modestes traces de la réussite et de la fortune de ses bâtisseurs au XVIIe siècle, les Bruc de La Grée. Issus d’une famille noble originaire de Guémené-Penfao, reconnue d’ancienne extraction en 1668, ils s’enorgueillissent d’appartenir à la descendance d’un vaillant compagnon de Guillaume Le Conquérant à la bataille d’Hastings. Ce lignage breton a su s’intégrer dans la meilleure société du Grand Siècle, celle qui œuvra pour la grandeur d’un roi sacralisé et la puissance de l’Etat absolutiste manifestées tant à l’intérieur du royaume, par la centralisation administrative, que sur ses marges dans le retentissement du bruit des victoires militaires. La monarchie française recrute ses serviteurs au sein des élites provinciales auxquels elle assure prestige et préséance. Jean de Bruc (1576-1651), seigneur de La Gournerie, qui fonde le rameau de La Grée fut une figure marquante de la vie politique locale.
Sa formation
Jean de Bruc naît en 1576 dans la maison d’un notable breton, François de Bruc, sieur des Guillers, homme de loi et de guerre, qui a servi la province en maintes occasions. Il débuta comme auditeur à la Chambre des comptes de Bretagne vers 1559. Mais le plus important épisode de son existence publique fut de conduire la délégation locale au sacre du roi Henri III à Reims. Il avait déjà représenté la Bretagne à Lyon lors de l’accueil fait au même personnage, alors duc d’Anjou, de retour de Pologne au terme d’un règne bref. Quelques temps après, on lui confia le soin de mener à bien la réforme de la coutume de Bretagne achevée en 1580. Enfin, il fut remarqué par son habileté au maniement des armes et au commandement dans l’entourage du duc de Mercœur, gouverneur provincial à partir de 1582. Fougères fut le lieu de sa mort sept années plus tard. En 1569, il avait pris pour épouse Madeleine Bouilleau qui apporta la terre de La Grée (Mésanger) à son second fils. Marchant sur la voie tracée par son père, Jean de Bruc mettra à profit l’héritage de cet homme public serviteur des intérêts de la province après une formation de juriste et un solide apprentissage des affaires royales.
Il entame son cursus par la profession d’avocat. Vers 1607, il est inscrit sur la liste des auxiliaires de justice attachés au Conseil du roi qui constitue le principal organe du gouvernement monarchique. Mis au contact des dirigeants politiques, de l’élite administrative et des plus hauts magistrats, l’avocat s’insère dans le milieu de l’Etat de justice. L’expérience acquise est essentielle pour un aspirant à l’office supérieur de judicature. Cependant, les circonstances lui offrent dans un premier temps une autre possibilité de faire carrière entre sa province natale et à Paris.
Au service du duc de Retz
L’année 1613 voit l’entrée de Jean de Bruc dans le cercle de la famille de Gondi-Retz. Il prend la tête des officiers domestiques de la maison du jeune Henri de Gondi (1590-1659), troisième duc de Retz, duc de Beaupréau, marquis de Belle-Île, des îles d’Hyères et pair de France. Pour assurer la charge de chef des conseils et du secrétariat de cette riche et influente maison, il reçoit d’honorables appointements s’élevant à 2 000 livres annuels.
Leurs rapports ont vraisemblablement débuté dès 1602 par son mariage avec Marie Veniéro, fille de Francisco Veniéro, seigneur de La Salle, gentilhomme vénitien installé au Pays de Retz vers 1580 et de Jeanne de la Touche-Limouzinière. Machecoul, la capitale ducale, centre politique et économique et siège d’une importante garnison est le lieu d’élection de domicile d’une colonie italienne dans le dernier quart du XVIe siècle. Francisco Veniéro dirige le gouvernement du duché de Retz qui constitue le bien le plus précieux du patrimoine des Gondi et commande la compagnie des gardes du château de Machecoul de 1583 à 1594. Jean de Bruc bénéficie sans doute du concours des Veniéro avec lesquels il intensifie les relations familiales dès l’année suivant sa nomination.
Le nouvel intendant a su capter la confiance de son employeur en utilisant les liens de lignage et d’intérêts tissés entre les Gondi et les Mercœur que son défunt père avait autrefois servi. Le maître l’honore en devenant le parrain de sa fille Suzanne baptisée en la collégiale Notre-Dame de Nantes le 26 juillet 1616. Cette fonction lui ouvre l’accès au monde de la haute noblesse de Cour. Le contexte politique est alors troublé par des prises d’armes contre l’autorité royale, orchestrées par le turbulent gouverneur de Bretagne César de Vendôme et son allié Henri de Gondi. Enfin, la gestion des affaires princières, qui sont celles d’un des plus fortunés personnages du royaume, lui permet de côtoyer un large éventail de fournisseurs, banquiers et autres manieurs d’argent greffés aux maisons des Grands. De même, il ne manque pas de compléter sa formation en matière de crédit et d’assurer sa pratique comptable puis, renonce à son poste et poursuit son chemin après seulement cinq années d’exercice.
Jean de Bruc ne cesse pas de fréquenter les Gondi-Retz après sa démission et les rapports de ses enfants avec eux demeurent étroits et durables. Les ducs et leur cousinage accordent leur protection et leur secours en échange d’une fidélité indéfectible. L’ancien intendant reste associé à Henri de Gondi par la circulation d’argent. Les relations financières s’accompagnent de celles plus profondes qui traduisent l’existence d’une forme de familiarité entre les Bruc et les Gondi-Retz comme les parrainages.
Dans le trajet de Jean de Bruc, l’intendance des affaires du duc de Retz fut une courte étape qui a scellé et pérennisé les liens préexistants entre ces représentants de la petite noblesse bretonne et des titulaires de la prestigieuse pairie.
Les états de Bretagne
Le 9 octobre 1619, les élites dirigeantes de la province réunies à Vannes l’élisent procureur général syndic sur la démission de Jean de Harouys, seigneur de Lespinay. Les députés choisissent le fils de François de Bruc, remarqué naguère à leur service, pour être leur « voix » sur la principale scène politique bretonne. De plus, Jean de Bruc est un avocat apprécié pour sa conduite des missions que lui ont déjà confié cette assemblée. Les états profitaient alors de sa position d’avocat au Conseil du roi et plus précisément au Conseil d’Etat et Privé. Le procureur général syndic nommé à vie joue un rôle politique permanent. Il est le mandataire ordinaire et régulier des Bretons auprès du Gouvernement contre 2 000 livres de gages annuels auxquels s’ajoutent 15 livres par journée de députation et de possibles dons et autres pensions d’origines diverses.
Cette charge l’élève à un certain degré de la vie politique locale, celui d’un notable en vue qui ne manque pas d’afficher son statut. Sa résidence seigneuriale de La Gournerie est vraisemblablement achevée vers 1620 et la chapelle, l’un des ornements indispensables, est livrée cinq années plus tard. En outre, le patrimoine familial s’enrichit en 1621 et 1628 des terres de Montplaisir (Pornic) et de La Verrie (Machcoul).
L’année 1634 est particulièrement néfaste à Jean de Bruc qui est désavoué par les Bretons aux états de Dinan. Dans le rapport établi le 5 décembre, il est réclamé sa révocation pour « bonnes et justes considérations ». Mais le vide réglementaire en matière de sortie de charge est favorable au syndic qui proteste et rappelle son inamovibilité. On lui reproche d’avoir profiter de son poste pour s’être fait adjuger frauduleusement la ferme de l’impôt en falsifiant les contrats et par conséquent d’avoir « volé les deniers du roi ». Faute de pouvoir obtenir son départ, l’assemblée prépare un nouveau texte qui devra redéfinir les droits et obligations de son représentant et nomme tout de même l’avocat rennais Sébastien Le Chapelier de Launay à sa place. Le 17 décembre 1636, la session des Etats s’ouvre à Nantes et Jean de Bruc, lassé de clamer son innocence, cède à la pression du parti qui veut l’exclure. Ainsi, le lendemain, le premier commissaire du roi lit son acte de démission et annonce la désignation officielle de son successeur Vincent de Brénugat, conseiller au Parlement de Bretagne. Le Chapelier de Launay qui assurait l’intérim doit se contenter de l’emploi de substitut. Pendant la session, Jean de Bruc tente malgré tout de s’accorder le soutien d’un familier du premier ministre Richelieu en logeant et recevant chez lui Pierre-César du Cambout, baron de Pontchâteau et de la Roche Bernard, également parent du chancelier Séguier. Dans les années suivantes, il multiplia les interventions auprès du Conseil du roi. L’épilogue de cette affaire a lieu à Rennes aux états de 1645. Jean de Bruc se présente porteur d’un arrêt du Conseil qui ordonne à l’assemblée le réexamen de son cas, et éventuellement son rétablissement en sa charge et en son honneur. Mais les Bretons confirment sa démission et s’opposent à sa réintégration. Ils apportent leur appui et leur confiance à Jean du Bouexic de La Driennaye, procureur général élu en 1643. Son combat est voué à l’échec en raison de la puissance de ses adversaires. En effet, le requérant se heurte à la franche hostilité de Charles de La Porte de La Meilleraye, lieutenant général du roi en Bretagne, cousin de Richelieu et au mépris du duc de La Trémoille, éminent représentant du second ordre.
Désormais, le seul lien avec les états provinciaux est matérialisé par la détention de créances qu’il conserve bon nombre d’années. La disgrâce de Jean de Bruc n’a pu être évitée malgré « l’intimité administrative » qu’il partage avec le cardinal ministre et ses agents. Les soupçons de prévarication et de sédition sont certainement trop lourds.
Au service de Richelieu
Vers 1627, Jean de Bruc est sollicité et recruté par le cardinal de Richelieu dont l’ascendant sur les affaires de l’Etat est alors grandissant. Celui-ci, pourvu en 1626 de la charge nouvelle de grand maître et surintendant de la Navigation et du Commerce créée sur mesure et à son seul profit, voit dans Nantes et la Bretagne les espaces appropriés pour développer la puissance maritime, coloniale et commerciale française. La province s’inscrit dans le dessein politique du cardinal où il s’entoure de clients de qualité afin d’en recevoir les avis et de les envoyer en mission, parfois dans l’urgence.
La famille de Bruc compte déjà un membre dans le « vivier » cardinalice, Guillaume, frère de Jean, qui sert de prête-nom lors de la constitution de la Compagnie du Morbihan ou des Cent Associés en 1625. En effet, il soumet à Louis XIII, au nom des actionnaires, le projet au capital de 1 600 000 livres et lui demande la concession d’une cité et d’un port franc en Bretagne et en particulier dans le golfe du Morbihan ou à Belle-Île. Quant à Jean de Bruc, il est sommé de tenir informé le cardinal sur l’opposition formée par des marchands de Nantes, Saint-Malo, Vannes et Hennebont, à la vérification de la conformité aux privilèges provinciaux, qui doit être faite conjointement par les Etats et le Parlement, à l’édit de création de la compagnie. En fait, on constate qu’en affectant de restaurer l’économie, de dynamiser le commerce et de contrôler l’espace maritime, Richelieu travaille surtout à l’essor de ses propres affaires.
Le ministre donne à son agent une nouvelle occasion de servir alors que les côtes du royaume sont menacées en 1627 par le débarquement anglais à l’île de Ré, fin juillet, et le soulèvement des Protestants de La Rochelle dont le siège débute le 12 septembre. Il est mis en contact étroit avec le duc de Guise, gouverneur de Provence et amiral de la flotte du Levant, qui doit diriger les opérations navales. Aux côtés de l’amiral, Jean de Bruc est chargé de veiller au ravitaillement des unités embarquées et d’avancer si nécessaire sur ses deniers les fonds que Richelieu s’engage naturellement à lui rembourser en son « propre et privé nom » en accord avec Beauvillier ci-devant intendant de justice et finances de l’armée navale.
Parmi les difficultés rencontrées, celle du financement est particulièrement aiguë. Il ne ménage ni son temps ni ses deniers au service de la cause royale et absolutiste. Après la chute de La Rochelle, le 28 octobre 1628, il montre ses capacités à « victuailler » en Bretagne où il fait acheminer mille quintaux de biscuits de Saint-Malo à Brest destinés aux navires de Sa Majesté. Enfin, plus tard, il contribue à la recherche d’argent pour financer les fortifications du château de Brest, placé sous le commandement conjoint de Charles et Pierre du Cambout, père et fils, cousins de Richelieu. Toutes ces entreprises ont réclamé de sa part une implication si grande qu’elles l’entraînent assez tôt dans une déroute financière. Il subit des procès à répétition déclenchés par ses créanciers devant les cours de Nantes et Rennes. Le souverain réagit très tardivement, en 1640, en établissant un moratoire à ses dettes considérant qu’il « a consommé la meilleure partye de son bien depuis ladite année 1630 ».
Il reste présent dans les milieux du pouvoir central, d’abord par l’acquisition de la charge de maître des Requêtes de la reine en 1630 puis, en entrant au Conseil d’Etat et Privé vers 1639 où il siège jusqu’à sa mort le 24 septembre 1651.
