Pourquoi transmettre la mémoire ?
Un article de Patrimoine-Saint-Herblain.
À propos de transmission
Raconter sa vie ou une période de son histoire répond à plusieurs motivations et peut intéresser un public plus ou moins large. Généralement, c’est à ses proches qu’on destine ce type de récit. Il concerne une histoire personnelle ou familiale dont les auteurs tiennent à préserver l’intimité, à juste titre. C’est comme s’il s’agissait d’un héritage, immatériel certes, mais unique, qui permet aux nouvelles générations de s’inscrire dans une lignée ou de s’en démarquer. Que l’on ait vécu des événements exceptionnels ou une vie que d’aucuns considèrent comme « banale » – alors que c’est le regard que l’on porte sur son parcours plus que les événements eux-mêmes qui importe – c’est une aventure intéressante à la fois centrée sur soi et altruiste. On écrit pour…
- S’octroyer un temps de plaisir en se remémorant son passé, comme faire revivre son enfance et avec elle les émotions enfouies
- transmettre à ses enfants une histoire méconnue alors qu’elle influe sur leur existence
- témoigner, communiquer son expérience professionnelle, ses valeurs, laisser une trace pour la postérité et se sentir utile
- faire le point, comme un bilan, à un moment donné pour mettre de l’ordre dans sa vie, se retrouver, avant de passer à autre chose
- se forger une identité, affirmer sa propre existence
- s’expliquer, se justifier parfois, être reconnu
- ouvrir un dialogue, un échange avec d’autres
- surmonter une difficulté
- partager une expérience singulière, un secret de famille, une grande joie ou une peine profonde
- se débarrasser d’un passé trop lourd
- établir un lien entre sa vie et l’Histoire
- et bien d’autres raisons encore, en se souvenant que tout ce qui n’est pas transmis est perdu.
Quand les aînés abordent la vie d’autrefois,
- l’école
- les commerces
- les modes de transport
- la vie collective
- les fêtes qui rythmaient l’année
- les chansons
- les modes de vie
- les rôles et les statuts
- les croyances
- les grands événements nationaux (Front Populaire, guerres, mai 68, grèves…)
- les mouvements de jeunesse et d’éducation populaire
- les loisirs, les vacances
- le système de santé
- le confort dans les logements, en ville et à la campagne
- les métiers
- les conditions de travail
- les savoir-faire…
ils peuvent s’ouvrir à un lectorat plus large comme celui du wikipatrimoine, et enrichir la mémoire collective. Leur témoignage fera écho chez les lecteurs soit par le caractère exotique d’une époque inconnue ou au contraire en réveillant des souvenirs, les incitant à leur tour à apporter leur contribution.
Pour autant, il ne s’agit pas d’écrire l’Histoire, mais des histoires, les secondes contribuant à nourrir la première. En effet, le travail des historiens se veut objectif, il résulte d’une démarche de recherche sur des faits établis en croisant les sources d’information alors que le récit ou le témoignage est empreint de subjectivité.
Deux personnes témoins d’un même événement n’en garderont pas le même souvenir. Qui détient la vérité ? Les deux, à leur manière. Chacune a vécu cet épisode selon sa sensibilité liée à sa personnalité, son émotivité, son âge et s’est construite avec son interprétation.
La mémoire joue également son rôle. Celle-ci ne stocke pas des informations une fois pour toutes, à l’image d’un disque dur d’ordinateur. Nos souvenirs ne sont pas figés. S’ils changent, c’est parce qu’en les évoquant nous les réactivons et les enrichissons. C’est la raison pour laquelle, lorsqu’on raconte son passé, on ne le revit pas, on le reconstruit, sans mentir pour autant. Si de nombreux souvenirs se sont effacés de notre mémoire, d’autres s’y sont imprimés, car nous y avons été sensibles.
Par ailleurs, la mémoire sélectionne les souvenirs en fonction des besoins du présent voire du futur, comme si elle se conformait à l’idée que l’on se fait de soi. Ainsi, nos souvenirs contribuent à la construction de notre identité. (Sur ce point, on peut se référer aux travaux du philosophe Paul Ricœur qui a conceptualisé la notion « d’identité narrative » que l’on peut résumer en une formule : « Je suis ce que je me raconte » ; je me suis construit avec le regard porté sur mon passé, sur ce que j’en ai fait, autrement dit, je n’écris pas parce que j’ai une histoire mais j’ai une histoire par ce que j’en fais le récit.)
« Aussi intenses que pouvaient être mes souvenirs, à ce moment précis, je n’étais plus le petit gamin vibrant aux rythmes du monde sans la moindre distance, l’écart creusé imposait désormais une recomposition de l’imaginaire. » Michel Le Bris, "Nous ne sommes pas d’ici"
En partageant nos souvenirs, d’une part, nous satisfaisons un besoin de mise en ordre, de reconnaissance personnelle et d’autre part, nous contribuons à la construction d’une mémoire collective et indirectement à l’écriture de l’Histoire. Il existe une association, dans l’Ain, l’Association pour l’autobiographie et le Patrimoine Autobiographie (APA) qui recueille tous ces récits dans le but de créer un fonds documentaire à destination des futurs chercheurs, historiens, sociologues, étudiants… (www.sitapa.org).
Point de passéisme pour autant dans cette démarche de transmission. On transmet pour l’avenir ; cela permet de s’ancrer plus facilement pour vivre le présent et s’engager dans le futur. Par ailleurs, le présent d’aujourd’hui étant le passé de demain, il n’y a pas d’âge ni d’événement labellisé « patrimoine ».
Démarche altruiste qui valorise la personne âgée et favorise les liens intergénérationnels au-delà de la sphère familiale.
Chacun peut s’autoriser à cette entreprise de partage de la mémoire et devenir un passeur. Entre les mots comme entre les générations, toutes les contributions auront valeur de trait d’union.
Marie-Paule Bouffet
