Prairies de Loire

Un article de Patrimoine-Saint-Herblain.

Les prairies de Loire, à Saint-Herblain et Indre furent par le passé d’un grand intérêt pour les exploitants agricoles en activité sur les collines du Sillon de Bretagne. En effet, elles représentaient une surface importante de fourniture de fourrage et herbe de qualité. Enrichies par les crues de la Loire, elles détiennent un potentiel de production de foin et regain. Il est admis que l’on pouvait récolter de quatre à cinq tonnes de foin à l’hectare sans utiliser de fertilisant. Récolte du foin, pacage et usage respectueux sont les termes qui traduisent le rapport aux prairies des exploitants ligériens.

Les prairies de Loire à Saint-Herblain, collection particulière
Les prairies de Loire à Saint-Herblain, collection particulière


Des fenaisons

Prés de trois cents hectares de prairies de Loire s’étendaient autrefois entre Chantenay et Couëron. Jusqu’au début du XXe siècle, la récolte des foins était faite manuellement à l’aide de simples outils : la faux pour le fauchage, travail harassant sous un soleil ardent ; la fourche pour le retournement, le séchage et la mise en cosse (petit tas) souvent effectués par les femmes. Le foin sec était ensuite chargé et transporté vers les fermes, souvent par de mauvais chemins, sur des charrettes tirées par des bœufs ou des vaches.

Cette activité requérant un grand nombre de bras, on recrutait des tâcherons saisonniers, logés et nourris sur place. L’un d'eux pouvait faucher jusqu’à un tiers d’hectare par jour, soit une « hommée ». La mémoire nous rappelle à propos des tâcherons originaires de Lamballe :

Dans le calme du matin, à la saison de la fauche des foins, en juin habituellement, on entendait le bruit de leurs sabots quand ils descendaient vers les vallées. Ils avaient des faux qui coupaient comme des rasoirs.

A partir du XXe siècle, les faucheuses mécaniques tirées par des chevaux prirent le relais, suivies des faneuses et râteleuses. La mécanisation fut appréciée et entraîna le recours croissant au cheval. Dans les années 1960-1970, un grand pas est franchi dans l’essor du machinisme agricole ; les tracteurs, équipés de matériels de fauchage se multiplièrent dans la campagne herblinoise. Puis vinrent les botteleuses, les presse-ramasseuses et enfin, les roundballeurs ainsi que les faucheuses conditionneuses qui broient l’herbe et accélèrent le séchage. Cette marche au progrès induit une hausse importante des coûts d’investissement des exploitants.


De la vaine pâture

Chacun des prés de Loire, communément nommés « vallées » s’étendent sur plusieurs dizaines d’hectares. Vers 1950, se dessinaient une marqueterie de parcelles aux formes et surfaces irrégulières, délimitées par des bornes de pierre enterrées : Tougas sur cent hectares ; Indre sur trente-six hectares ; le Coudrais sur soixante hectares ; la Pâtissière sur dix-huit hectares ; le Marais Yvrais sur dix hectares et demi et le Plantis sur neuf hectares.

On définit cet usage ancien comme la Liberté pour les habitants d’une communauté de faire paître leurs bestiaux sur les terres dépouillées des grains, des foins et des regains, sur les jachères, les guérets, les terres en friche, et généralement tout héritage sur lequel il n’y a ni fruits, ni semences, sur les landes et pâtis. Le droit est proportionné aux terres que chacun possède dans la paroisse mais, la plupart du temps, les pauvres qui ne possèdent pas de terres peuvent cependant y envoyer une vache dans le troupeau commun ; il est réservé aux habitants qui envoient paître pour leur usage.

Dans chaque parcelle, le propriétaire, ou le fermier, exerçait son plein droit de coupe et de récolte du foin qui avait généralement lieu en juin. En revanche, le regain ne lui revenait pas car le vieil usage collectif de la vaine pâture prévalait alors ; les vallées devenaient « prés communs après la faux ».

Cet usage se pratiquait sous la responsabilité du maire de la commune concernée. A Saint-Herblain, comme à Indre, l’ouverture avait lieu le 25 août au matin, jour de la saint Louis et s’achevait le 25 décembre au soir. Ces dates officielles étaient publiées le dimanche après la grand messe depuis le balcon du café de la place à Saint-Herblain. Le pacage était permis à tous les détenteurs de bestiaux, bovins et chevaux, sans limite de nombre.

Le regain, souvent important, bénéficiait donc à tous et en particulier, aux fermiers des vallées de Tougas et du Coudrais. La mémoire nous enseigne que cette pratique se déroulait à la journée et sans problèmes majeurs. On ne laissait pas ses animaux à plus de deux kilomètres d’autant qu’après la guerre, l’essor de la circulation automobile nécessitait une surveillance accrue de la part de l’éleveur ; le risque était permanent.

Un fait tragique mit fin à cette pratique. En septembre 1951, un cyclomotoriste circulant sur la route conduisant de la Chabossière à Basse-Indre heurta un bovin. L’accident fut mortel. L’animal divaguait sur la route située entre la vallée du Coudrais et celle de la Salle à Couëron qui n’étaient pas clôturées. L’émotion suscitée incita le maire de Saint-Herblain, Alfred Corlay, à prendre un arrêté, le 1er octobre 1951, obligeant les propriétaires et fermiers à clore leurs prairies ; il transmettait donc la responsabilité de la vaine pâture aux usagers :

Article 1-Tous les propriétaires, ou locataires, des prairies situées sur le territoire de la commune de Saint-Herblain et cela en vue d’éviter des accidents graves devront obligatoirement clore leurs terrains notamment en bordure des agglomérations et en particulier des routes nationales, départementales et des voies ferrées.

Article 2- Cet arrêté sera publié et affiché dans les communes de Saint-Herblain, Indre, Couëron, Sautron, Orvault, Vigneux de Bretagne et Saint-Etienne de Montluc ainsi que dans la presse.

Article 3- Le garde-champêtre et la gendarmerie d’Indre sont chargés chacun en ce qui le concerne de l’application du présent arrêté.

Avec l’évolution de l’élevage, toujours plus soucieux de rentabilité, l’usage devenait désuet et même contestable. L’accident précipita son abandon et celui de son existence ancestrale.


Des syndicats

Afin de gérer ces terres au mieux de ses intérêts, le monde agricole a constitué des syndicats dits de vallée et des étiers.

Le premier syndicat de vallée fut mis en place dans la vallée d’Indre, le 10 août 1952, par trente-cinq exploitants réunis en assemblée au café de la Gare à Saint-Herblain où on élit le premier bureau. Il prend le nom de syndicat d’entretien de la vallée d’Indre et est reconnu légalement par le préfet le 3 septembre 1952. Les articles rédigés par les fondateurs illustrent leur détermination à assurer à chaque exploitant un juste revenu de son travail :

Article 1- Entretien des clôtures et des points d’eau pour abreuver le bétail. Participation aux frais occasionnés dans l’année selon la superficie individuelle.

Article 2- Ouverture d’un compte à la caisse rurale de crédit mutuel de Saint-Herblain.

Article 3- Assemblée générale obligatoire tous les ans avant le pacage et fixation des cotisations suivant les frais occasionnés dans l’année.

Article 4- Façon de pacage : un veau d’un an : 20 ares ; une vache : 40 ares ; un cheval déferré : 80 ares. Aucun taureau ne sera toléré.

Article 5- Toute bête sera obligatoirement marquée.

Article 6- Toute bête non marquée saisie dans le pacage sera passible d’amende et de fourrière.

Article 7- L’amende pour les fraudeurs est fixée à 1000 francs : 500 francs au syndicat et 500 francs à celui qui mettra la bête en fourrière. L’amende est doublée pour les marchands de bestiaux. Fixation d’un lieu de fourrière chez un boucher à Haute-Indre.''

Cette initiative suscita un tel intérêt que les exploitants des vallées du Coudrais et de Tougas formèrent à leur tour un syndicat aux mêmes conditions, statuts et règlements. Cela eut raison de la pratique de la vaine pâture qui cessa définitivement dans les vallées de Saint-Herblain et Indre.

Quant aux syndicats des étiers, le premier est né le 12 juillet 1840 sous l’égide du préfet : le syndicat des étiers Tougas-Indre. De tout temps, on a pratiqué un entretien méticuleux et régulier des étiers. Les travaux de curage permettent d’assainir rapidement les prairies inondées lors des crues afin de favoriser la pousse de l’herbe, de canaliser les eaux déversées par les ruisseaux des coteaux et d’assurer l’abreuvement des bêtes au cours du pâturage estival. Les premiers articles de création du syndicat Tougas-Indre rappellent les contours de l’espace concerné ainsi que les dispositions importantes :

Article 1- Les propriétaires intéressés au curage du cours d’eau nommé Indre Tougas, situé commune de Saint-Herblain, département de Loire-Inférieure, depuis le vallon des Haradières traversant le chemin vicinal n°1 sous le pont de Pont-Pierre et s’écoulant par le couloir et les étiers de Tougas, de Haute-Indre et de Basse-Indre jusqu’à la Loire, formeront une association sous les nom de société d’Indre-Tougas.

Article 2- Les intérêts de l’association seront administrés par un syndicat de trois membres choisis par le préfet.

Article 3- La durée de la fonction des syndics sera de trois ans […]

Au cours de la même année, un second syndicat des étiers, semblable par sa structure et ses fonctions, fut crée pour les terres situées à l’ouest sous le nom de syndicat des marais des sept étiers d’Indre. A l’origine, les deux organismes administraient les étiers localisés entre Chantenay à l’est et Couëron à l’ouest, soit environ trois cents hectares de prairies. Les services de la perception assuraient la gestion financière et comptable. Depuis leur création en 1840, ils ont assuré leurs obligations de manière satisfaisante pour les éleveurs. Les bouleversements urbanistiques ont perturbé radicalement la tranquillité des lieux, en particulier la décharge publique recouvrant soixante-dix hectares de prairies et ses écoulements inquiétants et dangereux pour les étiers.

La situation géographique des vallées a connu dans le passé d’autres modifications ; la construction de la ligne de chemin de fer reliant Nantes à Saint-Nazaire, entre 1851 et 1857, a privé les éleveurs de cinq kilomètres carrés de surface agraire. Les abords de la ligne étaient protégés par une clôture de bois qui fut démontée sous l’Occupation et servit de combustible.

Puis, à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, le site s’industrialise : usine de produits chimiques sur l’île Massereau en 1861 ; usine d’engrais chimiques (la Bordelaise) sur la prairie de la Clairtière (dix-sept hectares) en 1926 ; dépôt de carburant de 50 000 litres en 1929 ; usine à bitume sur l’île Massereau en 1931. Enfin, en 1956, l’aménagement de la route départementale 107 ampute encore les vallées de 12 hectares.


De la coupe des roseaux

Une autre pratique agraire avait cours en bordure de Loire : la coupe des roseaux. On les prélevait dans les vasières de la rive gauche du fleuve à la fin août-début septembre afin d’en faire un complément de litière à la paille. Pendant une trentaine d’années, les agriculteurs herblinois ont traversé la Loire sur des bateaux de passeurs pour aller couper les roseaux sur les îles de la Mandine et du Massereau, dans les vasières dépendant des communes de Bouguenais face à Basse-Indre.

Empilement de roseaux à la pointe du phare sur l'île Mindin. A l'arrière-plan, les fumées des forges de Basse-Indre, 1948, collection particulière
Empilement de roseaux à la pointe du phare sur l'île Mindin. A l'arrière-plan, les fumées des forges de Basse-Indre, 1948, collection particulière

La journée débutait très tôt le matin et la coupe s’effectuait à la faucille. On formait des javelles de roseaux, mesurant entre trois et quatre mètres de longueur et entre cinquante et soixante centimètres de circonférence, dont le pied était lié avec de petits brins et la tête consolidée avec des roseaux torsadés ; le coup de main devait être vite pris. On étalait les javelles à terre pour les faire sécher puis elles étaient portées sur l’épaule et empilées debout près du lieu d’embarquement.

La toue destinée au transport des javelles de roseaux de La Roche-Ballue à Basse-Indre, 1948, collection particulière
La toue destinée au transport des javelles de roseaux de La Roche-Ballue à Basse-Indre, 1948, collection particulière

Pour le transport, il fallait convenir avec le passeur d’un jour et d’une heure propices à la traversée, c’est-à-dire au moment de la haute mer. On échouait et amarrait en bordure de berge la toue, bateau à fond plat destiné à recueillir 1500 à 2000 javelles. Une fois le chargement effectué, un canot remorqueur tractait la toue jusqu’aux quais de Basse-Indre où l’on déchargeait la cargaison.

Chargement des javelles de roseaux sur la toue, 1948, collection particulière
Chargement des javelles de roseaux sur la toue, 1948, collection particulière

Ensuite, les roseaux étaient acheminés dans les fermes par charrettes tirées par des chevaux. Sur place, on les découpait à la hache en tronçons de quarante à cinquante centimètres et enfin, elles étaient étalées comme litière dans les étables. La récolte des roseaux a cessé en 1948 et les îles qui les fournissaient sont devenues des réserves ornithologiques.