Séparation des églises et de l'Etat en 1906

Un article de Patrimoine-Saint-Herblain.

Paroissiens herblinois réunis devant l'église - début XXe siècle, collection particulière
Paroissiens herblinois réunis devant l'église - début XXe siècle, collection particulière

La séparation des Eglises et de l’Etat a cent ans et s'applique aux quatre confessions alors représentées en France : le catholicisme, le protestantisme luthérien, le protestantisme calviniste et le judaïsme. Elle met fin à 25 ans de violentes oppositions entre le pouvoir républicain et l'Eglise catholique qui se disputent tous deux le magistère moral sur la société. Si aujourd’hui, elle semble à nouveau poser quelques problèmes, ils sont beaucoup moins importants que ceux suscités par le vote de la loi du même nom en décembre 1905, induits notamment par la mise en œuvre des inventaires. Cette procédure visait à réaliser la dévolution des biens des Eglises à des associations cultuelles nouvellement créées. Il convient de ne pas exagérer le poids de la résistance à l’inventaire car on recense des incidents dans 5000 paroisses sur 68 000 visitées. Toutefois, l’Ouest de la France fait partie des régions, de tradition catholique fortement ancrée, où l’application de la loi ne s’est pas faite sans difficultés. Les événements qui se sont déroulés à Saint-Herblain sont une illustration des troubles survenus à cette occasion. D’autres paroisses du département en ont connu de plus graves encore.

La tentative du 5 mars 1906

L’inventaire devant se dérouler le 5 mars 1906, en application de la loi, les représentants légaux de la paroisse doivent être prévenus au moins cinq jours auparavant. Dans le Livre de paroisse, on rapporte avec beaucoup de détails et grande satisfaction, les tribulations du gendarme Dréan de Basse-Indre chargé de notifier au curé Hillaire, le 27 février, que l’inventaire aurait lieu le 5 mars suivant à 14 heures. Le « pauvre » gendarme n’aurait exécuté sa mission que parce qu’il ne pouvait faire autrement : « Cette mission répugnant tant à son honnêteté qu’il ne savait comment aborder le curé. »

Il chercha donc quelqu’un pour l’assister et trouve un certain Jean-Marie Brulé, conseiller municipal mais qui finalement se dérobe et refuse de l’accompagner. Il doit donc se rendre seul au presbytère et, très embarrassé, explique difficilement sa mission au prêtre qui refuse de signer la notification. Il doit accomplir la même tâche auprès du président du conseil de fabrique, M. de Sallier-Dupin, au château de l’Aisnerie, mais le gendarme craint de s’y rendre. En conséquence, il s’adresse donc au garde-champêtre et à d’autres membres de la fabrique qui ne désirent pas intervenir. En désespoir de cause, il télégraphie au préfet qui l’invite à se présenter à la mairie du lieu, ce qu’il fait. Toutefois, le maire est à Nantes, son adjoint est également absent et le second adjoint vient de mourir. Il retourne donc voir le conseiller Brulé qui réitère son refus. Le chroniqueur paroissial nous livre cette appréciation : « A huit heures du soir, notre gendarme courait la paroisse, il dira [au sujet des paroissiens] - ils sont tous coiffés dans le même bonnet. »

Le curé lisant la protestation à l'agent du fisc, collection particulière
Le curé lisant la protestation à l'agent du fisc, collection particulière

Un bordereau du 2 mars 1906 adressé au directeur des domaines à Nantes confirme que la notification a bien été faite par le gendarme Dréan au curé qui a refusé de donner ses nom et prénom et d’y apposer sa signature. Il est également précisé que le président de la fabrique n’a pu être touché.

Les gendarmes dressent plusieurs procès-verbaux aux manifestants, collection particulière
Les gendarmes dressent plusieurs procès-verbaux aux manifestants, collection particulière

Le 5 mars, à 14 heures, au jour et à l’heure fixée, l’agent fiscal se présente et « toute la population était devant son église, elle vint appuyer et soutenir le clergé. » Le nombre de paroissiens est impossible à déterminer, aucun document ne permet la moindre estimation. On insiste sur la présence des hommes qui pourraient s’interposer si quelques incidents que l’on semble craindre se produisaient : « c’était aux hommes qu’incombent naturellement la charge et la dignité de défendre l’église. Les hommes surtout étaient venus. »

Mais ceci est infirmé par les photographies prises à cette occasion qui témoignent d’une présence non négligeable de femmes. On met l’accent sur la diversité sociologique de cette population unie dans un même objectif défendant des valeurs communes, tout en érigeant les notables en modèles : « toutes les classes sont confondues, tous se coudoient fraternellement : c’est l’artisan échappé de l’atelier, c’est le laboureur arraché à ses travaux des champs, ces sont les notables du pays avec leurs dames et leurs enfants, cet exemple, ceux-ci le devaient à la situation et à leur nom. »

Les partisans de la loi ne manquent pas de souligner, et de railler, ce dernier trait et considèrent que les manifestants sont de pauvres paysans contraints et forcés d’obéir au « seigneur » du lieu qui leur dicte leur conduite.

Les fidèles approuvant l'attitude du curé, collection particulière
Les fidèles approuvant l'attitude du curé, collection particulière

Quant à M. Rétif, percepteur à Chantenay, « blême et tremblant d’émotion », il est chargé de l’inventaire. Il explique sa mission mais le curé lui répond en lisant une lettre de protestation. Le président de la fabrique en fit de même. Ils y motivent le rejet de la loi et de son application.

Les arguments développés dans ces lettres ne sont pas spécifiques à Saint-Herblain et on les retrouve dans la plupart des paroisses avec quelques variantes et allusions plus personnelles. L’idée force est le rappel des précédents révolutionnaires : la Révolution de 1789 a laissé des traces indélébiles dans la région. La mémoire en a été transmise de génération en génération. Pour le curé Hillaire, ces inventaires apparaissent comme « les prémisses d’extorsions semblables à celles de la Révolution », le « prélude de la confiscation » : « je manquerais (et permettez-moi ce souvenir intime) à mes aïeux qui dans un temps que rappelle celui-ci, tombaient sous les coups de crosse de fusil pour la défense de la sainte Eglise. »

Le 5 mars, les fidèles se sont rassemblés pour une cérémonie, une « fête de deuil, un de ces jours qui arrivent en effet à de grands intervalles puisqu’il faut remonter jusqu’aux jours néfastes de 1793 pour les retrouver. »

L’accusation de vol de la part de l’Etat est un autre argument que l’on retrouve fréquemment. Les manifestants jugent que les biens à inventorier sont la propriété de la communauté paroissiale : « cette église est à nous, il n’est pas une pierre qui n’ai été pétrie de la sueur de nos aïeux et de l’obole de leur économie […] nos biens aimés paroissiens [sont] seuls et véritables propriétaires et bienfaiteurs de cette église. »

Manifestants et contre-manifestants en viennent aux mains, collection particulière
Manifestants et contre-manifestants en viennent aux mains, collection particulière

Sallier-Dupin, président du conseil de fabrique rappela : « Nulle part, on ne peut trouver trace de dons de l’Etat ou de libéralités de la commune, cette église, ses meubles, ses ornements sont la propriété exclusive des catholiques de cette paroisse. »

En effet, de nombreuses églises furent édifiées, ou reconstruites, au XIXe siècle, dans le diocèse de Nantes, avec des fonds dont la plus grande partie provenait des fidèles. Ces derniers ont également beaucoup contribué à leur décoration en offrant statues, bannières, chandeliers et autres objets mobiliers. A Saint-Herblain, dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’abbé Chérel avait entrepris l’agrandissement et l’embellissement de l’église paroissiale en recourant à son patrimoine qui était important ainsi qu’à la souscription auprès des Herblinois.

L’obéissance au pape apparaît déterminante dans le refus des inventaires. Après la promulgation de l’encyclique Vehementer Nos, il n’y a plus d’hésitation, il faut résister. L’exemple vient de la hiérarchie ecclésiastique puisque monseigneur Rouard qui avait précédemment donné comme consigne « protester mais obéir », va désormais refuser l’entrée de la cathédrale à l’agent de l’Etat lors de la « journée nantaise » du 22 février. A Saint-Herblain, le curé Hillaire fait remarque que s’il laissait procéder aux inventaires, « il manquerait au chef suprême de l’Eglise qui seul a la droit de disperser les biens donnés par les fidèles à leur Dieu. » Le président du conseil de fabrique renchérit en ajoutant : « nous nous sentons d’autant plus fort dans notre résistance que nous nous appuyons sur la parole du Souverain pontife. » Suivant leur conception, le pape est le chef incontesté de l’Eglise et tout chrétien lui doit obéissance.

Les prêtres mettent également en évidence un aspect juridique pour conforter leur refus. En effet, les inventaires auraient dû être effectués par un agent de l’Etat appartenant à l’administration des domaines, comme il est prévu par la loi. Mais, ce service manque de fonctionnaires disponibles. Elle fait donc appel à des percepteurs, ce que les curés contestent considérant que cela est illégal. Le curé de Saint-Herblain ne manque pas de le rappeler au percepteur Rétif.

Enfin, les lettres de protestation abordent la question des inexactitudes et des erreurs qui pourraient être commises dans les estimations de biens ou dans les inventaires incluant des biens appartenant à des particuliers ou encore des sommes versées en honoraires du service religieux. On y émet des réserves et la possibilité de recourir aux juridictions compétentes en cas de litige. M. de Sallier-Dupin l’a précisé à la fin de son intervention. D’ailleurs, de nombreux jugements ordonnèrent par la suite la restitution aux donateurs, ou à leurs héritiers, de sommes allouées en règlement du service religieux. Ce fut le cas à Saint-Herblain.

Ces protestations s’adressent à une personne présente qui incarne l’Etat et ne pouvant être ignorée par les contestataires. Comment s’adresse t-on à lui ? Que représente t-il pour eux ? Il est souvent décrit comme un « étranger » en raison de son allure, de son langage et surtout de ce qu’il n’est pas du pays. Son étrangeté vient souvent de son origine urbaine et de l’exercice d’un pouvoir renforcé par la présence des gendarmes.

Dans certaines paroisses, il est conspué par la foule et les discours de protestation sont parfois agressifs et violents à son égard. A Saint-Herblain, le curé et le président du conseil de fabrique furent plutôt courtois et indulgents et même compatissants envers l’agent de l’Etat. « Croyez bien que cette protestation n’atteint en rien votre personne que je respecte et plains sincèrement » tient à préciser le curé Hillaire. Il est relayé par Sallier-Dupin qui ajoute que « cette protestation ne vise en rien votre personne mais seulement l’acte inique que vous êtes chargé d’accomplir ». Les commentaires du chroniqueur paroissial fournissent quelques indications sur la personnalité de M. Rétif auquel on accorde des circonstances atténuantes – il a connu des deuils récents – et dont on souligne l’absence d’enthousiasme dans l’exécution de sa mission : « comment a-t-on osé ajouter à sa douleur en l’obligeant à remplir une fonction si contraire à son honnêteté naturelle. Il se résigna exprimant bien haut à ses amis sa répugnance. »

De plus, on met en valeur son comportement exemplaire en rappelant qu’il accomplit son devoir avec « une attitude de courtoisie, de modestie et de confusion telle qu’il gagne du premier coup la sympathie de tous ». D’ailleurs, au terme de la protestation du président du conseil de fabrique, il ne tente pas de pénétrer dans l’église et préfère quitter la place : « En présence de l’obstacle matériel que nous avons rencontré, nous nous sommes retirés et nous avons dressé le présent procès-verbal pour valoir ce que de droit. »

L’inventaire aurait dû se dérouler pacifiquement. Pourtant, quelques incidents se produisirent dont nous avons lu plusieurs versions contradictoires.

Les opposants attribue la responsabilité des faits à « une dizaine d’Apaches », c’est-à-dire, dans le vocable de l’époque, des voyous ou fauteurs de troubles incontrôlables, soudoyés, dit-on, par « les sectaires de Basse-Indre, venus dans l’intention de contre manifester ». Rappelons que cette dernière commune jouit d’une piètre réputation auprès du clergé herblinois du XIXe siècle en raison de la faible pratique religieuse de sa population ouvrière. Ils auraient agressé la foule des fidèles qui écoutaient les protestations de M. de Sallier-Dupin. Certains manifestants les auraient interceptés et « ils furent rossés de la plus belle importance et poursuivis jusqu’à la sortie du bourg sur la route de Basse-Indre ». Un gendarme, sur les six présents, serait alors intervenu pour verbaliser « M. Goulin, l’un des membres les plus honorables de la paroisse », pris à parti par un « Apache », qui s’était défendu à l’aide de sa canne. Ce gendarme est accusé d’opportunisme car il aurait agi « dans le but sans doute d’un avancement ». Bref, on lui reproche un excès de zèle. Les incidents sont minimisés car ils ne portent pas à conséquence. On en impute la faute à des éléments extérieurs à la paroisse. Toutefois, l’emploi de la force est justifié et, dans la crainte d’une nouvelle tentative d’inventaire, l’église est désormais fermée sauf une porte qui reste ouverte pendant les offices.

Les journaux locaux rapportent, en fonction de leur orientation politique, des versions très différentes des événements. L’Espérance du Peuple, publication royaliste, daté des 5-6 mars, fait une relation de l’échauffourée proche du Livre de paroisse mais l’origine des contre manifestants varie et la jeunesse herblinoise est mise à l’honneur : « Un certain nombre d’apaches venus de Nantes et d’Indret tentèrent de couvrir la voix de M. de Sallier-Dupin et cherchèrent à mettre le trouble, ils furent rossés d’importance par les jeunes gens de Saint-Herblain et reconduits hors de la commune, à coups de pied quelque part non sans emporter force contusions. » Le 7 mars, Le Phare de la Loire, organe républicain modéré, n’accorde qu’une allusion succincte à la tentative d’inventaire de Saint-Herblain et relativise les troubles : « c’est le receveur de l’arrondissement de Chantenay qui s’est présenté hier à 2 heures devant l’église. Il a été reçu par M. le curé et M. de Sallier-Dupin qui ont lu une protestation, puis s’est retiré devant le refus qu’on lui opposait de faire l’inventaire. A noter une rixe sans importance entre deux assistants d’opinion contraire. »

En revanche, Le Populaire, journal républicain de tendance radicale, très favorable à la loi de séparation, livre un récit, le 7 mars, très circonstancié des incidents. Un groupe d’une trentaine de contre manifestants se serait trouvé disséminé dans la foule sur le parvis de l’église. Après la lecture des protestations, ils auraient poussé quelques cris hostiles. C’est alors que « M. Michel Goulin, 25 ans, propriétaire, manifestant » interpella l’un des frères François, manœuvre à Basse-Indre, lui demandant ses nom et adresse, ce qu’il fit, puis : « aussitôt, une bagarre très violente se produisit, les deux frères, Arsène et César François, 15 et 17 ans, furent assaillis de toutes parts et l’un d’eux fut frappé par M. Goulin d’un violent coup de canne derrière la nuque. François s’affaissa et fut piétiné. Il aurait sans doute été écharpé sans l’intervention des gendarmes qui chargeant dégagèrent François et arrêtèrent M. Goulin. »

On précise la nature de l’arme de l’agresseur : « un alpinstock solidement ferré au bout ». Par la suite, il reconnaîtra avoir porté le coup et il sera dressé un procès-verbal. Pour ce journal, ce n’est plus une bagarre anodine mais une rixe violente qui aurait pu s’achever en tragédie. M. Goulin apparaît comme un provocateur, les contre manifestants sont des victimes en qualité de simples spectateurs agressés par une foule fanatisée. En toile de fond, sourd l’affrontement de classe entre le propriétaire herblinois et le modeste ouvrier de Basse-Indre. Dans ces journaux, la présentation des faits est fortement conditionnée par les orientations politiques et la position par rapport à la loi de séparation des Eglises et de l’Etat.

Dans son procès-verbal, le percepteur ne fait pas allusion aux troubles qui ont débuté lors de la lecture des protestations alors que six gendarmes l’accompagnaient. Pourquoi cette discrétion ? Sans doute s’agissait-il à ses yeux de faits mineurs. D’autre part, il n’était pas dans ses attributions de maintenir l’ordre public. Cette tâche est dévolue à la gendarmerie. M. Rétif nous laisse donc un témoignage succinct et neutre de cette tentative d’inventaire.

L'inventaire du 5 mai 1906 et ses suites

La loi imposait l’obligation des inventaires, il fallait donc les établir et contourner les obstacles. L’inventaire des biens de la mense succursale de Saint-Herblain, c’est-à-dire des biens dont le curé ou le desservant est usufruitier, a finalement eu lieu le 5 mai 1906 à 13 heures. M. Rétif a donc cette fois accomplit sa tâche en présence de deux témoins comme l’exige la loi. Les deux accompagnateurs sont originaires de Chantenay car le percepteur n’est sans doute pas parvenu à convaincre des Herblinois de le seconder. Comment l’agent de l’Etat a-t-il procédé ? Rien dans le document administratif établi ne permet de le préciser. L’unique indication apparaît à la fin de cette pièce : « estimation du percepteur faite sans le concours des intéressés ».

Le curé Hillaire et les membres de la fabrique n’ont pas changé d’attitude depuis le 5 mars. On peut donc supposer que cet inventaire a été dressé clandestinement. Le percepteur a pu faire une visite discrète de l’église pendant son ouverture ou à l’occasion de cérémonies. Il a pu également solliciter l’aide d’amis ou de relations ou simplement consulter des archives ou autres documents à sa disposition. Ce dernier point semble vraisemblable concernant Saint-Herblain car l’inventaire est très détaillé, évoque avec précision des titres de rente et la superficie du pré appartenant à la mense.

En 1905, une circulaire du ministre de l’Intérieur invitait les maires à obtenir une liste de tous les objets contenus dans les églises de leurs communes et à la communiquer au préfet. Une telle pièce aurait pu servir à établir l’inventaire de 1906. Cependant, nous ignorons si le maire de Saint-Herblain a répondu favorablement à cette demande. En l’absence de précisions de la part du percepteur, nous en sommes réduits à des hypothèses. Le lendemain de l’inventaire, se déroulent des élections législatives qui suscitent un grand espoir chez les catholiques.

Les élections législatives de 1902 avaient amené au pouvoir le bloc des gauches issu de la coalition des radicaux, les plus nombreux, des socialistes et de l’Alliance démocratique, à la suite de l’affaire Dreyfus. En 1906, avec le refus de la loi de séparation et l’agitation des inventaires, les catholiques espèrent prendre leur revanche en changeant la majorité parlementaire. Le curé de Saint-Herblain s’exprime en ces sens comme il est rappelé dans le Livre de paroisse : « Les inventaires qui ont produit tant de soulèvements contre le gouvernement ne sont pas sans le jeter dans de grandes craintes pour l’avenir. Puissent ces appréhensions se réaliser, puissions-nous dans ce beau mois de Marie, grâce à des élections catholiques revoir la France redevenue chrétienne et reprendre avec fierté son ancienne place parmi les premières nations du monde. »

En effet, la question religieuse est très présente durant l’élection et dépasse la politique étrangère, l’économie et les problèmes sociaux. Au plan national, le bloc des gauches l’emporte très largement en obtenant 70 % des sièges à l’Assemblée nationale. En Loire-Inférieure, le vote est favorable aux opposants à la loi de séparation et confirme le poids et l’enracinement du catholicisme dans ce département. Ils ont recueilli 64 % des voix, la majorité dans 85 % des communes et 80 % des voix dans la moitié de celles-ci. La circonscription de Nantes 1, dont fait partie Saint-Herblain, voit l’élection de Maurice Sibille, dès le 1er tour, avec 52 % des suffrages. Il a bénéficié de l’absence de candidature adverse à droite car il avait condamné la loi de séparation en se présentant tout de même comme républicain résolument opposé aux conservateurs. Pourtant, dans Le Populaire du 4 mai 1906, on conteste la sincérité de son engagement : « M. Sibille prétend qu’il est toujours républicain et qu’il parle le même langage qu’en 1889. M. Sibille a la mémoire courte. Il a oublié complètement son programme de 1889. »

A Saint-Herblain, le député a recueilli 551 voix, soit 90 % des suffrages exprimés et ne laisse que 44 voix au radical Renou et 13 voix au socialiste Brunellière. Le résultat est sans appel, à l’instar de beaucoup de communes du département, la population s’est massivement prononcée contre la loi de séparation.

Un autre sujet de discorde va voir le jour en 1906 : la constitution des « associations cultuelles » prévues par la loi. C’est pour leur remettre les biens des établissements publics du culte que l’on a procédé aux inventaires. Elles seront formées de paroissiens gestionnaires des biens de l’église en lieu et place des anciennes fabriques. Le transfert doit se faire dans un délai d’un an, soit avant le 10 décembre 1906. Faut-il constituer ces associations destinées à permettre la conservation de ses biens par l’Eglise ? Les évêques français sont divisés sur la conduite à tenir. Une fois encore, l’intervention du pape va être déterminante. Le 10 août 1906, il publie l’encyclique Gravissimo Offici qui décrète : « Ces associations cultuelles telles que la loi les impose ne peuvent absolument pas être formées sans violer les droits sacrés qui tiennent à la vie elle-même de l’Eglise. » Il ajoute que l’on ne peut pas faire confiance « aux ennemis de l’Eglise ». Faute d’avoir former ces nouvelles entités dans un délai d’un an après le vote de la loi, les biens patrimoniaux de l’Eglise catholique sont mis sous séquestre à compter du 11 décembre.

A Saint-Herblain, le 10 décembre 1906, M. Bailly, gendarme à Indre, transmet sur instruction du préfet à M. le curé Hillaire, représentant légal de la mense succursale, une copie de l’inventaire des biens et dresse un procès-verbal de notification. Le curé refuse le document qui est déposé en mairie. Le lendemain, Sallier-Dupin en fait de même. Le 15 décembre, le préfet informe le curé de la mise sous séquestre des biens appartenant à l’église. En l’absence du prêtre, la pièce est déposée en mairie. Une semblable démarche est entreprise auprès de Sallier-Dupin, le 17 décembre, qui n’accuse pas réception de la notification.

Il est impossible de rester dans cette situation inextricable car l’exercice du culte doit être légalisé. Une nouvelle loi, promulguée le 2 janvier 1907, modifie la loi de séparation en ce qui concerne les locaux et le déroulement du culte. L’Etat, les départements, les communes se voient attribués la libre disposition des archevêchés, presbytères et séminaires. Les biens ecclésiastiques sont dévolus à des établissements communaux d’assistance ou de bienfaisance. Les églises sont laissées à la disposition des fidèles et des ministres du culte qui peuvent être considérés comme de « simples occupants sans titre » ou nantis d’un droit de jouissance accordé par contrat avec le propriétaire. Le curé Hillaire opte pour cette dernière solution. Suite à sa demande, le conseil municipal lui « concède un bail de 18 ans lui accordant comme par le passé la jouissance gratuite de l’église qui est propriété communale » le 17 février 1907: « Le conseil municipal que les habitants de Saint-Herblain ont en majorité le plus grand désir de conserver le moyen de jouir du culte public dans l’église de la paroisse. »

En revanche, le presbytère fait l’objet d’un différend entre le maire et le préfet. M. de la Gournerie souhaite céder gratuitement, comme par le passé, la jouissance de cet édifice au curé et refuse de lui louer conformément à la loi. Il suit ainsi les instructions de monseigneur Rouard, évêque de Nantes, pour lequel les presbytères appartenant aux communes ne peuvent être baillés au clergé. Une première délibération du conseil municipal du 27 février 1907 abandonne gratuitement le bâtiment, considérant : 1) Que M. le maire est le tuteur légal de la commune […] tenant ses pouvoirs de la libre expression du suffrage des électeurs, qu’il a le droit de traiter avec l’autorité ecclésiastique pour la jouissance du presbytère, ce droit ressort de la loi du 5 avril 1884 ; 2) Qu’il importe d’assurer de la manière la plus stable la liberté du culte catholique dans la commune en facilitant l’installation de M. le desservant ; 3) Que le ministre des cultes, le 19 février 1907, a lui-même déclaré que le gouvernement n’a pas le droit de donner des ordres aux maires sur cette question.

Ces arguments ne convainquent pas le préfet qui le 12 mars annule la délibération estimant la valeur locative du presbytère à 500 francs. En effet, si le conseil municipal octroie à titre gratuit la jouissance de l’édifice, il vote une subvention indirecte au culte, ce qui est interdit aux communes par l’article 2 de la loi de séparation. Le maire ne se précipite pas pour régulariser la situation puisqu’il faut attendre le conseil municipal du 1er décembre 1907, pour lire une nouvelle délibération sur le sujet : « tout en maintenant les raisons qui ont inspiré la délibération du 27 février 1907, [le conseil municipal] décide pour faciliter la conclusion de cette affaire d’accepter le projet de bail envoyé comme modèle par M. le préfet. »

Le loyer est ramené à 125 francs payables en deux termes à charge pour le locataire de supporter les grosses réparations. Mais, la commune prend à ses dépens l’entretien des portes, fenêtres, les contributions foncières ainsi que les assurances. Le 10 janvier 1908, le préfet entérine les dispositions du bail.

Les biens de la mense, placés sous séquestre, devaient, selon la loi du 2 janvier 1907, être remis à des établissements de charité mais il n’en existe pas à Saint-Herblain. Ces biens furent donc accordés à la commune. Toutefois, le préfet fait savoir au maire que ces biens sont grevés d’un passif de 35 francs et 38 centimes correspondant aux frais postaux associés aux convocations pour les inventaires. La commune doit régler la dette. D’autre part, lors de la mise sous séquestre, un reliquat des comptes s’élevant à 1308 francs et 71 centimes et provenant des économies de la fabrique, est constaté. Il aurait dû être remis au receveur des domaines. Ce dernier se rend à deux reprises chez M. Bernard, trésorier de la fabrique, averti par lettre recommandée, mais celui-ci s’absente opportunément. On le menace alors de poursuite en lui rappelant que la « violation d’un dépôt est un abus de confiance puni par la loi. »

Finalement, par un décret du 21 février 1911, les biens de l’ex-mense sont attribués à la commune sans que l’on connaisse le sort du reliquat. Mais le maire et son conseil dénoncent, lors de la séance du 8 novembre 1911, cette attribution qu’ils ne souhaitent pas et refusent de considérer ces biens comme communaux : « le conseil prenant acte de ce décret d’attribution proteste contre la spoliation des biens de la fabrique, déclare ne les accepter que contraint et forcé et ne les considère que comme un dépôt provisoirement placé entre ses mains qu’il se déclare prêt à restituer à ceux qui furent ses légitimes propriétaires. »

A Saint-Herblain, comme dans beaucoup de communes du département, les conséquences de la loi de séparation entraînent, pour plusieurs années, des tensions entre le représentant de l’Etat, dont la mission est de la faire appliquer, et les adversaires que sont les élus municipaux, le clergé et les anciens membres de la fabrique. Ces derniers n’admettent pas que le pouvoir étatique s’immisce dans un domaine considéré comme hors de son champ d’intervention.

L’inventaire de Saint-Herblain comportait des titres de rente affectés d’obligations religieuses : la célébration de messes pour le repos de l’âme des défunts. L’Etat ou les communes ne peuvent se permettre d’honorer des obligations de ce type. Les détenteurs, ou leurs héritiers, en demandent donc la restitution. Ils engagent des actions en justice en ce sens et obtiennent le plus souvent gain de cause. Ainsi, un jugement du tribunal civil de Nantes, en date du 18 mai 1908, remet à Madame Bily, veuve Moinard, un titre de rente de 30 francs. De même, le 30 juin suivant, on accorde à la famille Maisonneuve un titre de rente de 134 francs de Madame veuve La Vallée née Maisonneuve.

La Loire-Inférieure fait partie de ces départements de forte et ancienne tradition catholique où la religion, malgré la Révolution, a repris une place essentielle dans la vie des populations rurales pendant le XIXe siècle. La loi de séparation des Eglises et de l’Etat ne pouvait leur apparaître que comme une nouvelle attaque contre la foi avec la volonté de la faire disparaître : le spectre de 1793 est souvent évoqué. Ils craignent une nouvelle confiscation et s’opposent par tous les moyens à l’application de la loi. Il fallait absolument empêcher les inventaires. La hiérarchie catholique adopte une attitude modérée et l’évêque de Nantes conseille de simples protestations.

Sur place, il en va tout autrement. A Saint-Herblain, des affrontements ont lieu. Les fidèles ont le sentiment d’agir en toute légitimité puisque le pape refuse obstinément toute conciliation sur le sujet. Les arrières pensées électorales ne sont pas absentes et la question religieuse s’invite au scrutin parlementaire de mai 1906. En Loire-Inférieure, l’opposition au bloc des gauches progresse par rapport aux élections de 1902.

Le refus de la création d’associations cultuelles, conforté à nouveau par l’opposition vaticane, va contribuer à prolonger l’antagonisme entre Etat et population catholique. Pour les opposants, le bloc des gauches veut limiter la pratique religieuse en s’emparant des biens ecclésiastiques qui sont remis aux communes. On craint la spoliation comme le montre l’exemple de Saint-Herblain et notamment les relations conflictuelles entre le préfet et la communauté paroissiale réunie autour du clergé et des élus communaux.

Toutefois, les événements de la Grande Guerre rapprochèrent les Français : les curés et les instituteurs se retrouvent dans les tranchées. L’ardeur patriotique fait passer au second plan la question religieuse. Avec Benoît XV, successeur de Pie X, les relations avec l’Etat français s’améliorent jusqu’à la reprise des relations diplomatiques en 1922. Deux ans plus tard, Pie XI autorise, par son encyclique Maximam Gravissimamque, la constitution « d’associations diocésaines » chargées de la gestion des biens de l’Eglise. Elles sont différentes des associations cultuelles prévues par la loi de 1905 qui ne reconnaissait aucun droit, aucun pouvoir à la hiérarchie. Il n’y en a qu’une par département, présidée par l’évêque. Elle offre un statut juridique légal à l’exercice du culte catholique. L’Etat la reconnaît en conformité avec la législation française et met fin à dix huit ans d’incertitudes inutiles.



Inventaire des biens de la fabrique de l'église paroissiale de Saint-Herblain, le 5 mai 1906

En présence de MM. Leray Pierre demeurant à Chantenay, boulevard de la Fraternité n°34, marchand d’huiles et Paré Alfred demeurant à Chantenay avenue de la Marzelle, employé de commerce.

M. Rétif, percepteur de Chantenay dûment assermenté, délégué par la direction des domaines à Nantes.

Biens de la fabrique Estimation Immeubles par destination


Dans l’église Dans la nef et les bas-côtés

1. 6 bénitiers en pierre 50 F 2. Fonts baptismaux en marbre entouré d’une grille en fer 300 3. Chaire à prêcher en bois de châtaignier avec escalier tournant surmontée d’un abat-voix 300 4. En face de la chaire un petit christ en plâtre sur croix en bois – hauteur 0m70 1 5. 6 petites lampes fixées sur chaque pilier 12 6. 2 petites statues 25 7. 6 petits tableaux peints sur les murs 60 8. 6 petits tableaux, un au-dessus de chaque pilier 18

Dans le sanctuaire

9. 1 autel principal en bois et pierres surmonté du tabernacle et de l’exposition derrière l’autel et autour du chœur 400 10. Boiseries en châtaignier de 1m de hauteur environ avec 2 stalles à 3 places et 2 stalles à 2 places 500 11. 2 grandes statues en plâtre sur socle 1m20 60 12. 2 petites statues en plâtre sur socle 0m80 30 13. 1 grille de communion en pierre 100

Dans les bas-côtés

14. 2 autels en bois et pierre : Ste Anne et Ste Vierge 100 15. 2 statues 50 16. 2 troncs fixés au mur 25


Dans le clocher

17. 2 cloches en bronze 150

Meubles et objets mobiliers en évidence dans l’église dans le choeur

1. 1 fauteuil pour l’officiant 25 2. 8 tabourets 50 3. 3 bancs 30 4. 1 harmonium 300 5. 12 vases et fleurs artificielles 40 6. 1 croix d’autel 15 7. 2 croix de procession 40 8. 2 bannières 100 9. 6 chandeliers 30 10. 2 suspensions veilleuses 30

Dans les bas-côtés

11. 2 croix d’autel 30 12. 8 chandeliers 40 13. 2 confessionnaux 100 14. Chemin de croix encadré – 14 tableaux 200 15. 2 suspensions veilleuses 25

Dans la nef

16. 250 chaises 600 17. 20 bancs 30


I Eglise

Eglise construite sur la place de l’église surmontée d’un clocher situé sur le côté du chœur et composée d’un chœur, d’une nef et de bas-côtés – 3 piliers. Le tout éclairé par des fenêtres au nombre de 10 garnies de vitraux de couleur et de 8 garnies de verres blancs. Au-dessus du portail cinq petites fenêtres garnies de verres blancs. Cette église est construite sur un terrain appartenant à la commune d’une contenance approximative de 10 ares. Valeur du sol 1000 F Valeur des constructions mémoire

II Presbytère

Appartient à la commune – construction de 22 ouvertures Valeur 3000

- Titres de rentes chargés de fondations pieuses : 30 F de rente Décret du 21 août 1895 Donation Moinard veuve née Bily à charge de 5 messes annuelles et perpétuelles – acte notarié – étude Cholet à Basse-Indre du 16 juin 1894 Inscription n° 9338 série dépale 30 F

- 134 F de rente – décret du 13 décembre 1895 Donation La Vallée veuve née Maisonneuve à charge de 30 messes chantées annuelles et perpétuelles – acte sous seing privé du 24 décembre 1894 Inscription n° 9427 série dépale 134 F

(signé) Leray Paré Rétif


Inventaire des biens dépendant de la mense succursale de Saint-Herblain, le 5 mai 1906 à une heure du soir

En présence de MM. Leray Pierre demeurant à Chantenay, boulevard de la Fraternité n°34, marchand d’huiles et Paré Alfred demeurant à Chantenay avenue de la Marzelle, employé de commerce.

M. Rétif, percepteur de Chantenay dûment assermenté, délégué par la direction des domaines à Nantes.

Biens de la mense succursale de Saint-Herblain Dans la commune de Saint-Herblain Un pré d’une contenance totale de 55 ares 71, valeur approximative 1800 F Estimation du percepteur faite sans le concours des intéressés